Le fond a la forme…

Grand débat, amorcé récemment dans les discussions autour d’un billet posté sur carfree ((Il sera peut-être plus éclairant pour le lecteur de consulter cet échange de commentaires. voir http://carfree.free.fr/index.php/2011/08/26/le-spectacle-du-cyclo-voyageur/)), et qui mérite de faire l’objet d’un article en lui-même. Doit-on simplifier la forme pour rendre le fond plus accessible ? La question dépasse la « simple » opposition entre ceux qui désirent que la société se libère de l’automobile et ceux qui ne l’envisagent pas sans, car elle porte sur toutes confrontations individuelles entre des convictions personnelles et des positions extérieures, et donc plus largement sur la recherche d’une certaine forme de vérité. Et donc, nous y revenons, vu la position centrale de la bagnole dans nos sociétés, sa réification en objet naturel, que même si la question transcende le fait elle y est omniprésente, se rapportant à des interrogations liées aux desseins du discours et aux moyens de rallier le plus grand nombre d’anciens croyants à notre cause.

Difficile aussi à l’auteur, pris ici en abîme, objet de son sujet, de ne pas prendre presque involontairement position dans le texte même qu’il propose, puisque dans le rapport entre la forme et le fond qu’il se donne d’étudier il use inévitablement en se faisant… de la forme et du fond. Si la position critique que je veux défendre maintenant s’avérait fausse, les adversaires de celle-ci auront alors raison et la conséquence qu’ils prédisaient s’ensuivra : ceux pour qui la forme est part trop alambiquée s’en iront voir ailleurs – peut-être l’ont-ils déjà fait !

C’est là un grand débat donc. Pourrait-on se poser la question: celui qui n’a pas conscience de la réalité qu’on tente de lui décrire, ou qui est dans le doute, accèdera-t-il plus facilement à cette réalité parce que la forme est simplifiée? Le conflit entre deux positions, celle que le lecteur défend avant la lecture, et la nouvelle – en l’occurrence celle contenue dans mon billet – est-il plus facilement surmonté parce que la forme est plus aisée…?

Je suis dubitatif. La forme peut-elle seulement être ce qui bloque l’accès au fond, l’ouverture d’esprit est-elle facilitée par la forme? On assimilerait alors le texte à une sorte d’outil de conversion dont la structure – du texte – déterminerait le degré, la légèreté du texte facilitant l’approbation. Cette ouverture n’est elle pas antérieure à toutes lectures? L’acceptation n’a-t’elle pas lieu avant même de lire le texte, notamment dans le choix de la source qui émet le message ? Lorsqu’on pense que la simplification du texte provoquera à elle seule une acceptation, ne se met-on pas dangereusement et par généralisation dans notre position subjective de lecteur qui a déjà accepté le fond mais qui trouve la forme indigeste ? S’est en oublier qu’un lecteur potentiel, s’il arrive jusqu’à accéder à Carfree, réticent à l’idée d’un monde où la voiture ne serait plus au centre des déplacements, sera avant d’être opposé à la façon dont le texte se décline, opposé à ce qu’il propose, et donc que – ça je l’admets tout à fait – la difficulté dans la formulation sera plus un prétexte à ne pas continuer la lecture qu’une véritable raison. Mais l’eut-il continué si le texte avait été plus « simple »…

La recherche de la simplicité n’est-elle pas justement ce qui fonde le marketing publicitaire, c’est-à-dire l’atmosphère commerciale dans laquelle nous baignons qui vise constamment à « rendre nos cerveaux plus facilement accessible », qui fait de tout une marchandise, et de l’écriture un moyen de mieux vendre… de vendre une idée qui nous fera acheter un produit. La recherche de la simplicité par le sujet n’est elle pas résonance d’un « style publicitaire » ancré chez lui? L’accès à la connaissance est nécessairement souffrance, et ce n’est pas la forme stylistique complexe – intermédiaire entre cette pensée subjective et la connaissance contenue dans le texte – qui génère  une souffrance, mais ce qui est contenu dans le texte qui nous confronte à ce que nous pensons – qui provoque ou risque de provoquer un « conflit cognitif ». Alors, autant que « l’ouverture au sujet » semble antérieure à la lecture, sa fermeture l’est logiquement tout autant car les mécanismes de défenses collectifs – qui empêchent notamment la vulgarisation de sites comme Carfree – autant que les défenses individuelles – qui ne nous font pas aller vers des sites comme carfree même lorsque nous avons connaissance de leur existence – imprègnent déjà l’individu baigné dans ses certitudes. « Le travail nécessaire pour produire au jour la vérité et pour la faire reconnaître une fois produite se heurte aux mécanismes de défense collectifs qui tendent à assurer une véritable dénégation, au sens de Freud. Le refus de reconnaître une réalité traumatisante étant à la mesure des intérêts défendus, on comprend la violence extrême des réactions de résistance que suscitent, chez les détenteurs de capital culturel, les analyses qui portent au jour les conditions de production et de reproduction déniées de la culture : à des gens dressés à se penser sous les espèces de l’unique et de l’inné, elles ne font découvrir que le commun et l’acquis. En ce cas, la connaissance de soi est bien, comme le voulait Kant, “une descente aux enfers” ((Bourdieu, P., Leçon sur la leçon, Les Editions de Minuit, 1982, Paris, pp.30-31)) ». Poser un regard plus critique sur le monde c’est nécessairement bouleverser nos certitudes théoriques et modifier nos habitudes pratiques. C’est donc, d’autant plus dans un monde du consensus et de la consommation ostentatoire, se mettre en porte-à-faux avec la majorité, souffrir parfois de n’être pas « même », de ne pas se mouler dans un conformisme de la pensée rassurant, et donc certainement et d’une certaine manière, c’est faire le choix entre une plus grande « gaieté » ou une plus grande « connaissance » : « Je n’approuve point qu’on tâche à se tromper en se repaissant de fausses imaginations. C’est pourquoi, voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que de l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance (( Descartes, cité par Martial Guéroult, dans Bourdieu, P., Ibid., p.32))».

Faire de la sociologie, c’est donc nécessairement, se «mettre en désavantage», « dévoile[r] la self-deception, le mensonge à soi-même collectivement entretenu et encouragé qui, en toute société, est au fondement des valeurs les plus sacrées et, par là, de toute l’existence sociale ((Bourdieu, P., Ibid., p.32)) » , comme l’est la valeur accordée à la bagnole dans nos sociétés.

Et le mensonge ne sera pas plus facilement accepté par l’individu en usant des outils de l’ennemi, à savoir la facilité sémantique et syntaxique. Le changement viendra concomitamment de la forme et du fond. Celui qui aura accepté que le monde qu’il pensait n’est pas tel qu’il est et qu’on l’a pensé à travers lui avant qu’il puisse le penser par lui-même, accèdera dans le même temps à l’acceptation que tout ne se donne pas tout de suite et que la connaissance n’est jamais facile. Que « décrypter » un style d’écriture personnel c’est aussi, au-delà de la difficulté, une tâche qui contient en elle-même l’acceptation de l’Autre et le dépassement de soi.

A.P

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