Ce que les médias décident de dire

Si l’on s’arrête au traitement médiatique qui a été fait autour de la fermeture de l’Arenberg, ce n’est pas seulement une analyse de la façon dont la presse se pose face à l’art que nous faisons, mais bien plus de son positionnement critique général qui révèle toutes les failles d’une presse soumise, même si elle ne le reconnaît pas, au diktat du pouvoir et de l’argent.

Manifestant symboliquement ma présence lors de cette après-midi, « dernière », de l’Arenberg, un journaliste radio de la RTBF s’approcha pour m’interroger. Ma réponse reprenait  certains arguments présentés dans mon billet précédent, doutant du peu qui avait été dit des Galeries Royales Saint-Hubert et de leur collusion affichée avec les frères Lippens. Expliquant aussi que je voyais dans le système médiatique une part de responsabilité dans la situation ; il coupa le micro à ce moment, pour continuer la discussion off. Depuis cette après-midi, le journaliste m’exprima qu’il se sentait presque coupable à lui seul de la fermeture du cinéma: jusqu’à présent, au moins une demi-douzaine de personnes avait manifesté à son encontre leur colère.

Il ne comprenait pas, voyant là une forme d’ingratitude et de mépris : « plusieurs fois, depuis l’annonce de la fermeture, je suis venu couvrir le sujet ici même ». Au fond, cette phrase exprimait beaucoup : il percevait dans la critique d’un système une forme de critique contre lui et sa profession, ce que l’amalgame faisant cette après-midi de ce pauvre journaliste l’involontaire représentant de « la presse qu’on aime pas » – qui portait la confusion entre la personne et le système –, confortait. Ne pouvait-il pas pourtant réaliser que travaillant pour un média dont l’objectif « est d’attirer le public non pour lui-même mais en fonction de son pouvoir d’achat ((Noam Chomsky, Edward Herman, La fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie, Éditions Agone, 2008, p.50)) », il se devait de ne divulguer que ce qui peut être divulgué ? Et cette intuition de la limite, il devait la posséder puisque, dès le moment où les bas-fonds de la presse étaient abordés, il considérait l’interview officielle comme terminée.

Voyons dans cette auto-censure une protection personnelle d’un journaliste informé et conscient qu’à ce sujet, lorsqu’on évoque explicitement l’indépendance douteuse de la presse, et par ricochet de son employeur, rien ne sert de poursuivre l’enregistrement. Mais pourquoi, et c’est là que se déploie toute la puissance de l’argent, et que l’on dévoile les intérêts liés, pourquoi donc ne pas passer mon témoignage et mes questions sur les Galeries Royales Saint-Hubert et leurs nouveaux compagnons de route : les frères Lippens ! « Le cinéma Arenberg, dernière bobine, c’est fini, lance le journaliste pour présenter le sujet, le lendemain matin à la radio. Le fait étant entériné, questionnons les endeuillés présents sur place, sur leur sentiment et leur tristesse : « C’est la dernière séance, c’est triste » ; dans ce cinéma on trouvait « la qualité de la programmation, la variété, les films contemporains, les films classiques » ; «  l’atmosphère était meilleure, je connaissais presque tout le monde à la fin (…) et puis j’avais toujours une bonne place »… Que du vrai, mais que nous apprennent ces témoignages sur le fond de l’affaire ? On laissera bien la parole au directeur du ciné pour évoquer cette « distance avec le marché » que représentait le lieu ; mais le capitalisme s’accommode bien de ces critiques cosmétiques, entre deux spots publicitaires, dans un système marchandisé. Ce journalisme de palissade préfère étaler la subjectivité individuelle que la puissance objective des structures du pouvoir… puisque ce sont ces mêmes structures qui définissent les limites de son champ d’investigation.

J’ai très mal à la presse

Réfléchir sur ses pratiques relève de l’impossible pour un journaliste dépendant d’une presse qui dépend des annonceurs, car voulant faire son travail d’information pleinement, cette presse en viendrait nécessairement à déplaire à ceux qui financent le journal, justifie au journal son existence, et au journaliste… ses émoluments. Certains en ont fait récemment les frais, lorsque EDF, mécontente d’un article de La Tribune, retira la publicité en représailles d’un article non « conforme » ((EDF retire ses publicités de La tribune en représailles d’un article http://tempsreel.nouvelobs.com/medias/20111116.OBS4669/edf-retire-ses-publicites-de-la-tribune-en-represailles-d-un-article.html)). Il est au demeurant éclairant de percevoir l’usage des mots par un autre journal, aussi hétéronome que celui dont il parle, qui relate les faits : « représailles ». Le dictionnaire définit ce dernier terme comme une « riposte individuelle à un mauvais procédé », « une vengeance » ; en somme de répondre au mal par le mal. « Mauvais procédé » ? « Vengeance » ? « Mal » ? « Sous la double pression de la concentration capitaliste et d’une concurrence commerciale favorisant le conformisme et la bêtise, le journalisme est devenu presque partout : creux et révérencieux ((Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde. Éditions Raisons d’Agir, Paris, 2005, p.29)). » Oui ! Et c’est bien cela qu’il faut annoncer : la presse commerciale, donc – presque – toutes les presses à grand tirage, s’accommode mal de l’objectivité. Un article qui tente un tant soit peu d’établir la vérité, « mauvais procédé », fait donc mal aux annonceurs, qui à leur tour prennent les mesures de rétorsion et font mal… à la presse.

Le journaliste, pris dans cette situation structurelle, a plusieurs « choix ». Il peut-être persuadé – ou en vient à se persuader – du bienfait de la publicité sur l’information et la société ; ou bien quitter le journalisme de marché ; ou encore auto-alimenter sa croyance en une possible objectivité individuelle, en soi s’imaginer le « journaliste exception », survivant dans un système de médiamensonge. S’il adopte cette dernière tactique, il le fera de façon inconsciente et pour toutes sortes de raisons, dont sa situation matérielle d’existence caracole dans les premières. En effet, crierait-il trop fort à la soumission de sa rédaction au grand capital que celle-ci l’inviterait aussitôt à… écrire ailleurs. Or, dilemme implacable : si l’on veut être beaucoup lu, mieux vaut que l’on écrive dans un journal beaucoup… vendu. Et pour qu’un journal soit beaucoup vendu, il faut, le plus souvent, qu’il soit rempli de… pubs ! Cercle infernal dans lequel s’enferre le journaliste pris dans un système capitaliste où le règne du profit est roi. Règle profonde donc de la dissonance cognitive : pour ne pas sombrer dans une forme de déséquilibre psychique désagréable, celui qui pense que sa pensée est bridée dans le système journalistique actuel doit soit quitter ce journalisme et ceux qui le servent, soit modifier les pensées relatives à cette sphère journalistique et à la place qu’il pense pouvoir y occuper comme journaliste, pour ainsi se persuader qu’il a une certaine liberté d’expression. Les biais d’illusion vous prouveront bien qu’on peut voir blanc ce qui est noir…

De dissonance cognitive, il n’en sera pas question pour Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du journal Le Soir, « spécialiste de l’actualité financière (…) ex stagiaire du FMI, [qui] a écrit en collaboration avec Stefaan Michielsen, ancien responsable du service économique du Standaard, un livre intitulé Le bal des empires. Les dessous du capitalisme belge paru aux éditions Racine en 1999. Présenté comme  » une histoire d’hommes et de rapports de force, d’enjeux financiers et industriels, de lutte entre l’amour du drapeau et l’esprit de conquête « , l’ouvrage se terminait par un vibrant appel  » à doter la Belgique, même à l’intérieur de l’Europe, de structures capitalistiques modernes de manière à ce que les entreprises puissent se développer et croître sans que leurs centres de décision partent à l’étranger ((Geoffrey Geuens, http://www.acrimed.org/article392.html)) ” ». Pas anodin non plus, qu’elle ait postfacé l’ouvrage de José-Alain Fralon, ex correspondant du Monde à Bruxelles, sur Albert Frère : « Albert Frère. Le fils du marchand de clous ». Avec ce titre, suintant le mythe du « qui veut peut » à plein nez, on s’imagine dès lors la ligne éditoriale que la rédac’chef doit imposer à ses petits soldats rédacteurs.

Il lui faut toutefois feindre l’illusion du contre-pouvoir. Les révoltes dans le monde arabe lui offrant son opportunité : « jamais autant que ces dernières semaines, nous n’aurons mesuré la force, la puissance et dès lors le danger que constitue pour certains la liberté d’expression. Si aujourd’hui, la dictature Moubarak est en voie d’explosion, c’est parce que des anonymes, par petits groupes, ont décidé de s’exprimer, provoquant les premières lézardes dans un système cadenassé. Si la Tunisie a basculé et si la tribu prédatrice des Ben Ali-Trabelsi a pris le large, c’est parce que des jeunes gens, des hommes et femmes audacieux ont bravé les consignes de silence et se sont exprimés qui sur le Net, qui en direct. Les journalistes sont les premiers compagnons de cette liberté d’expression naissante ; c’est eux qui la recueillent, en diffusent le contenu, se mettant souvent en danger pour que les vérités vivent. Ils sont de véritables ouvriers de la démocratie, de réels empêcheurs de dictatures ((http://www.lesoir.be/debats/editos/2011-02-03/les-journalistes-ces-empecheurs-de-dictatures-819546.php. C’est nous qui soulignons)) ». Que de verve ! Quelle grandiloquence, digne d’un BHV! Les journalistes, ces « empêcheurs de dictature », ces « victimes du “devoir d’informer” qui alimentent la légende dorée dont sont friandes une profession normalisée et ses vedettes révérencieuses ((Serge Halimi, Ibid., p.14)) » La larme à l’œil, BD nous ressort les complaintes journalistiques classiques. Plus circonspecte elle sera, toutefois, sur la dictature des marchés : il faut un « capitalisme fort et conquérant, permettant d’assurer la pérennité d’entreprises qui conservent leur centre de décision au pays ((Cité dans http://www.acrimed.org/article392.html)) ».

N’attendons donc rien d’elle, surtout aucune réponse lorsque nous lui proposerons de publier le premier billet sur l’Arenberg dans les colonnes de son journal. N’attendons pas plus des autres, comme La Libre qui, à la même proposition, répondra : « Nous accusons bonne réception de votre proposition de texte à propos du Cinéma Arenberg. Celui-ci ne pourra faire l’objet d’une publication dans nos colonnes car nous manquons de place ». Certes, on ne s’attendait pas un aveu de leur part quant à leur soumission au diktat des marchés, mais de là à évoquer le « manque de place », il y a une marge… le mercredi 7 décembre, La Libre avait de la place pour : des publicités pour des voitures, des GSM, la Deutsche Bank, le Club Med, du matériel Hi-Tech… soit une dizaine de pages sur 62, en comptant 4 pages de bourse, 3 pages de sport, 2 pages de nécrologie, 3 pages de programme télé, 1 page de jeu et une page météo. Soit 10 pages de pub sur 48 d’information : plus de 20% consacré aux annonceurs ! Certes, dans un journalisme de marché, ils manquent donc de place pour la pub. A quand une Libre dans le style folder de grand magasin: sans article ((Voir http://www.espritcritique.be/?p=834))! Tout est question de priorité.

N’attendons pas plus de la RTBF, qui, à travers son émission rebelle « Question à la une », affecte son indépendance. Faux-semblant d’autonomie, la RTBF s’est muée ces dernières années en véritable réservoir de pubs, fricotant sans cesse avec la RMB  – qui lui appartient – pour piquer des parts de marché à la chaîne privée RTL-TVI… et quand on se bat sur le même terrain, on bouffe la même herbe – pour ne pas remplacer le hb par un md – d’où des programmes et un JT qu’on ne différencie – presque – plus.

On peut rire de tout dans les médias, mais pas être sérieux sur tout. Dans le style de l’humour résigné du Soir qui se demandait si le cinéma allait passer This is the End des Doors lors de sa dernière, les journalistes de la Première termineront leur reportage sur la fermeture du cinéma en regrettant de ne pas avoir passé… « La dernière séance » d’Eddy Mitchell ». Point de regret par contre de ne pas avoir couvert les dessous de l’affaire. Les Lippens n’ont qu’à bien se tenir!

Ah, si le journalisme pouvait toujours demeurer si impertinent…

A.P

[audio:http://www.espritcritique.be/wp-content/uploads/Dossierslourds/Arenberg%2005.12.2011%20Radio%20premi%e8re1.mp3]
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